Quand les festivals pensent ensemble sécurité et urbanisme contre le terrorisme

Le 17 janvier dernier, les festivals Paléo Festival et Roskilde Festival (Danemark) ont reçu ensemble le prix du Health & Safety Innovation Award, lors de la cérémonie des European Festival Awards organisée par Yourope, l’association européenne des festivals. Présent pour recevoir cette récompense au nom du Paléo Festival, Pascal Viot, Coordinateur du Département Accueil et Sécurité et président de iSSUE, a insisté dans son discours de remerciements sur le double symbole de ce prix: 1. remplacer les plots en béton par des arbres en pots en refusant de vivre comme en zone de guerre, et 2. penser collectivement, intelligemment et dans l’échange d’expérience des solutions durables et innovantes dans la sécurisation des manifestations.

Des arbres contre le terrorisme. Le projet primé « pour son innovation significative dans la sécurisation des festivals en 2017 » part d’une idée simple: pourquoi ne pas imaginer convertir les plots en béton qui essaiment lors de toute manifestation depuis l’attentat au camion bélier du 14 juillet 2016 à Nice par un dispositif plus intégré à une démarche d’accueil et d’urbanisme? Ainsi a germé l’idée dans l’esprit des organisateurs de ces deux festivals de créer des objets architectoniques inédits qui à la fois protègent les voies d’accès d’un véhicule qui foncerait dans la foule et s’intègrent dans l’environnement dans une logique d’accueil et d’aménagement hospitalier. Le projet récompensé des arbres en pots – entourés dans certains cas d’assises – est la traduction parfaite de cette intention, relatée lors du Paléo Festival 2017 dans l’article ci-contre de Rachel Richterich paru dans La Liberté et Le Nouvelliste.

L’après-Bataclan a plongé les organisateurs d’événements et des festivals en particulier devant des enjeux complexes et inattendus. Pour faire face à une menace spectaculaire qui a généré un choc émotionnel considérable, beaucoup ont mis en place des réponses qui se voulaient également spectaculaires, afin de rassurer et de faire baisser l’angoisse collective. Les plots en béton, dont le but est à fois de stopper un véhicule hostile (les anglo-saxons parlent à ce propos de « hostile vehicle mitigation system« ), mais aussi de montrer aux usagers des lieux que les personnes en charge de la gestion sécuritaire « font quelque chose », relève de cette logique. Malheureusement, à l’usage, les qualités de ces éléments (poids, résistance, visibilité) ont dû être reconsidérés: nécessitant une logistique conséquente pour leur implémentation et leur enlèvement, les plots obligent à bloquer les lieux concernés bien en amont et en aval de la manifestation, générant des contraintes importantes en termes d’usage de l’espace public. Plus largement et dans une approche davantage philosophique de la réponse à apporter au risque terroriste: les plots en béton, dont l’impact visuel renvoie l’image de la guerre et des check-points, sont-ils une solution satisfaisante? Leur multiplication « à tous les coins de rues » ne constitue-t-elle pas une défaite symbolique face aux terroristes dont le but est précisément d’alimenter la peur et de nous faire changer de mode de vie? En finalité, sont-ils vraiment efficaces ou trop ciblés sur un seul mode opératoire, nous exposant d’autant plus à d’autres formes d’attaques?

Réfléchir ensemble pour penser mieux. Face aux limites objectives du dispositif des blocs en béton, certains organisateurs se sont questionnés pour trouver d’autres approches. Le  Yourope Event Safety Group (YES Group), constitué autour du Prof. Chris Kemp, est un des lieux propices de cette réflexion collective. Actif depuis plus de 15 ans, ce réseau rassemblant les responsables de la sécurité des principaux festivals européens est un des think-tank les plus efficaces pour imaginer – au delà des évidences et de façon pragmatique – de nouvelles approches de la sécurité événementielle. Irriguée par l’expertise collective sans équivalent du YES Group, dont Pascal Viot (Paléo Festival / iSSUE), Morten Therkildsen et Henrik Nielsen (Roskilde Festival) sont des acteurs clés, l’idée d’arbres en pots vise à dépasser une vision sécuritaire du risque terroriste pour l’inscrire dans un projet plus large alliant sécurité, mobilité et urbanité.

Le format traditionnel des festivals, véritables villes éphémères rassemblant plusieurs milliers de personnes, représente un laboratoire d’urbanité particulièrement intéressant. Les politiques de sécurisation des festivals préfigurent sans doute de façon située et limitée dans le temps ce qui pourrait être mis en place de façon plus pérenne dans les villes « permanentes ». En ce sens, les festivals sont des lieux d’expérimentation permettant par exemple d’associer de façon exploratoire et provisoire (tout est à reconstruire lors de l’édition suivante) des vocations a priori opposées, comme la sécurisation des lieux et le maintien de leur qualité conviviale. Pour reprendre la citation visionnaire d’un ancien directeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure français datant de 2001: « La protection périmétrique contre les intrusions indésirables peut être expérimentée non pas sur le mode de la clôture et de l’entre-soi mais en harmonie avec des contrôles externes impliquant de laisser ouverts les espaces publics* ».

L’expérience des arbres en pots a été en ce sens riche d’enseignements. Elle a permis de prendre la mesure de l’importance du traitement de la périphérie des périmètres des manifestations. La vision actuelle de l’intérieur (lieu sanctuarisé, sûr car contrôlé à l’entrée, décoré avec soin par l’organisateur) opposée à l’extérieur (zone dangereuse, exposée au risque car non-contrôlée) ne tient pas. Le risque est partout et nulle part, il s’insinue dans les failles de nos dispositifs de sécurité et se joue des limites de nos capacités de surveillance. Pour y faire face de façon efficace et durable, nous n’avons d’autre choix que de penser des dispositifs de protection qui recouvrent 2 qualités majeures: d’une part être utiles pour la gestion d’autres types de risques en situation « normale », d’autre part être intégrés dans une logique urbanistique et d’aménagement qui respecte le projet de vie qui est le nôtre et qui fait de nos villes des espaces ouverts, libres et conviviaux.

Les arbres en pots sont à la fois des protections contre les véhicules hostiles de potentiels terroristes mais ils ont une vertu beaucoup plus directe: celle de limiter la vitesse des véhicules liés à l’organisation de la manifestation sur des axes d’accès fréquentés par de nombreux festivaliers piétons. Discrets mais tout aussi efficaces que des plots en béton, ils contribuent à « normaliser » la situation, à traduire la menace terroriste en mesures compatibles avec nos valeurs et à inscrire la gestion de ce risque dans l’architecture et la production urbanistique, libérant ainsi des ressources humaines (agents de sécurité publique ou privée) mobilisables pour d’autres besoins. En conclusion, l’arbre en pot est peut-être, plus qu’un dispositif absolu de protection, avant tout un totem protecteur:  il nous protège en nous rappelant la nécessité d’une réflexion de fond, quelquefois à contre-courant, pour ré-imaginer la boite à outils pratique et conceptuelle de gestion de nouveaux risques émergeants. Les enjeux de sécurité contemporains, du fait de leur place dans les vies quotidiennes comme dans les discours publics, méritent l’exercice d’une intelligence partagée.

 

*Jean-Claude Karsenty, avant propos du dossier Urbanisme et sécurité, Revue de l’IHESI, Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure n°43, 2001.