« Gérer la foule : crowd control, crowd management et climatisation », par Pascal Viot

L’appellation «foule» désigne une réunion d’individus qui forment un flux humain de caractère mobile et impulsif (Gustave Le Bon, 1895). Ainsi, l’individualité de chacun est dissoute dans une âme collective malgré les dissemblances de niveaux sociaux et de caractère. Ce qui réunit tous ces êtres, ce sont leurs instincts, passions et sentiments universellement identiques, car nous avons tous les mêmes besoins et envies profonds mais certainement pas les mêmes capacités et moyens. La dynamique de la foule crée l’homogénéité en aplatissant les différences, augmente le niveau de suggestibilité général et le sentiment individuel de puissance, émousse le sens des responsabilités de chacun grâce à l’anonymat et offre finalement un terrain fertile au déploiement des instincts. Les citoyens les plus distingués et respectables peuvent devenir méconnaissables sous l’impulsion de la foule déchaînée. Pour cadrer et réguler ces comportements imprévisibles, la législation impose des règles que les autorités exécutives s’emploient à faire respecter. (extrait de Comment gérer et maîtriser la foule – IZA 5/2013, Anna Aznaour).


A l’approche commune de la foule, très bien décrite ci-dessus mais héritée de théories de la fin du 19ème siècle qui rabattent la problématique de la foule sur des comportements psychologiques pathologiques en présupposant l’instabilité, une deuxième approche oppose la prédictibilité des comportements par une stratégie d’anticipation, mobilisant de nouveaux outils comme les sciences de l’ingénieur et la modélisation. En clair, les approches en termes de gestion de foule (crowd management) vont venir combler une partie des limites de l’approche par la contrainte et l’encadrement policier (crowd control) en s’intéressant à l’espace, et à la façon dont il influence les comportements de la foule qui l’occupe. La foule est alors pensée comme une interaction entre les individus rassemblés et l’espace qui leur est mis à disposition. Les spécialistes du crowd management vont se focaliser non pas seulement sur la dimension du comportement volontaire mais également penser la foule en termes de fluidité et de densité. Les tenants de cette nouvelle approche vont s’intéresser au design des barrières, à l’aménagement des lieux et à la façon dont ils peuvent favoriser des flux harmonieux (par exemple lors des entrées et sorties du site de la manifestation). Par le crowd management, l’espace est pris en compte en tant que véritable ressource matérielle qui contraint ou favorise les pratiques. Il s’agit alors par l’aménagement de faire de l’espace un allié en lui donnant une forme favorisant les bons comportements (ceux considérés comme « safe »).

Entre l’irrationnalité de la foule (qui ne peut donc pas être comprise ou expliquée et dont il s’agit de normaliser les excès) qui justifie l’approche par la contrainte policière (crowd control) et la forme de déterminisme comportemental sous-jacent à l’approche par le crowd management (sur laquelle peut se fonder la modélisation mathématique), il convient également d’envisager une troisième approche, irriguée par une tentative de compréhension sociologique de la foule au travers de l’analyse d’une série d’actions qui ont du sens pour les acteurs qui y prennent part. En partant de l’idée que la foule n’est pas une simple agrégation d’individus sur le mode de la fusion (mentale et comportementale) mais relève plutôt de la production d’un agir en commun, il convient de déplacer le regard sur la foule, en partant du principe que celle-ci n’est pas donnée d’emblée mais construite au travers d’une action collective. Une foule, entendue comme la co-présence de nombreux individus formant un rassemblement hétérogène en un lieu, permet de faire émerger une émotion collective inédite, qui ne peut pas surgir en dehors du rassemblement public alliant nombre, densité et coordination des comportements. L’irruption de cette émotion a la capacité unique de transformer la foule en public et de provoquer une « réaction » au sens quasiment physique du terme. Le contexte particulier de la manifestation (politique, sportive, culturelle,…) permet de sortir des cadres normés habituels et de libérer des expressions d’émotion généralement bridées. De spectateurs, les individus dans une foule deviennent acteurs, ce qui se concrétise et est rendu visible par des encouragements bruyants, des applaudissements, des chants, des « holàs » et toute autre forme de manifestation de présence et d’intérêt pour le spectacle, qui participe à sa réussite. Ce passage implique une présence, une implication physique, corporelle dans l’action collective et rend la participation à un événement dans une foule si différente d’un visionnement individuel à distance. Ce qui fait cette qualité de l’expérience collective est néanmoins ambivalente car elle peut également mener à des actes négatifs sur le mode du débordement incontrôlé voire du basculement violent. C’est alors que rentre en ligne de compte la manière dont la foule est gérée de façon directe et en situation par les acteurs en charge de leur surveillance (agents de police ou de sécurité) afin de maintenir l’ordre public.

Dans leur analyse de la gestion de la sécurité des grandes manifestations comme climatisation, Boullier, Chevrier et Juguet[1] développent l’idée que les grandes manifestations sont des dispositifs visant à « dérégler la climatisation » pour faire événement, ce qui se traduit par des dispositifs d’animation visant à chauffer le public, mettre de l’ambiance, bref de créer des conditions favorables à l’apparition du public sous un mode d’intensité festive. Sous cet angle, ils conçoivent alors les dispositifs de sécurité comme des « circuits de refroidissement » permettant d’éviter l’explosion de la « bulle climatique ». Ces « prises sur la climatisation » sont de l’ordre de l’aménagement de l’espace et de la surveillance de la « température », mais elles sont aussi de l’ordre des compétences des acteurs chargés de refroidir une situation trop chaude qui menacerait de déborder, activité supposant une attention permanente aux « indices » d’un changement d’état du public qu’il s’agit de repérer, d’évaluer et de traiter. La qualité de la relation entre « refroidisseurs » et « chauffeurs » est ici centrale car de leur influence réciproque peut naître une situation d’insécurité ou non. En particulier, le propre de la pratique de gestion de la sécurité des grandes manifestations revient à éviter le « choc thermique » issue d’un mauvais dosage dans les techniques de maintien de l’ordre (les auteurs prennent à ce titre l’exemple de la gestion de la fin de la manifestation et de l’évacuation du site). Si l’espace aménagé doit pouvoir intégrer des fonctions régulatrices du climat, il doit également permettre à la situation attendue d’apparition du public festif d’advenir.

 

[1] BOULLIER Dominique, CHEVRIER Stéphane et JUGUET Stéphane, Evénements et sécurité. Les professionnels des climats urbains, Les Presses des Mines, Paris, 2012.

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